Rage de dent

Je m’ennuyais ferme dans une buanderie de Montréal (au Québec, une buanderie est l’équivalent d’une laverie en France). Je fixais mes vêtements qui tournoyaient dans la machine en me demandant ce que j’allais faire du reste de ma vie.

C’est alors qu’est entrée une femme dans la quarantaine. Elle portait un gros sac de vêtements à l’épaule et un petit surplus de poids à la taille.

Quelques minutes plus tard, un homme au regard dingue, lui aussi dans la quarantaine, ouvrit la porte en maugréant. Je lisais sur son visage qu’il cherchait un prétexte pour évacuer un trop plein de rage.

L’homme crispé dégageait cette tension nerveuse caractéristique des gens qui s’offusquent de l’attitude offensante d’une boîte de savon à lessive. J’estimais qu’un conflit entre lui et un lave-linge allait éclater bientôt.

L’homme a tenté d’établir un contact visuel avec moi. J’ai fui son regard de débile en feignant de chercher du savon. J’en conviens, ma performance d’acteur manquait cruellement de naturel. Mais le Néandertal, impatient d’en découdre avec quelqu’un ou quelque chose, s’est tourné vers la femme et a commencé à l’insulter. Le prédateur venait de trouver une victime plus satisfaisante qu’un vieux lave-linge grinçant ou qu’un acteur de seconde zone.

Toutes dents dehors

Comme toujours, j’ignorais comment réagir. Est-ce que je devais voler à la rescousse de la femme ? Si oui, serais-je de quelque secours ? L’homme ne se calmait pas. Survolté, il cria « toi, ma maudite femelle ! ».

La femme réagit étrangement à cette agression verbale. Elle cracha son dentier dans sa main avant de le mettre dans une poche de son manteau. Le dentier à l’abri, elle ferma son poing et, sans hésiter, l’enfonça dans le visage de l’homme.

Elle n’en était certainement pas à son premier combat. Son transfert de poids accentuait la puissance de ses coups. Elle mesurait parfaitement ses distances et ses enchainements ne laissaient aucune chance à la brute. Nez, mâchoires, rotules, foie, gorge, tout y passa, même les oreilles. 

J’étais à la fois terrorisé et impressionné par tant d’expertise. L’homme aussi surpris qu’ébranlé chuta sur la plante en plastique qui servait d’unique décoration à ce lieu triste. La plante poussiéreuse se renversa. L’homme aussi. Affalé au sol, il gémissait. Les lamentations de la brute stimulèrent la dame qui démontra autant d’habiletés destructrices avec ses pieds qu’avec ses poings.

Avoir une dent contre quelqu’un

Le hasard voulut que deux policiers passent par là. À la vue des gardiens de la paix qui regardaient par la vitrine, la dame fit rouler l’homme pour dégager la plante, qu’elle redressa d’un geste furtif. Elle ramassa plusieurs petits sacs de plastique éparpillés sur le plancher. Elle eut tout juste le temps de les cacher dans le pot et de les recouvrir de fausse tourbe avant l’entrée des policiers.

J’ai appris plus tard que cette plante servait de planque pour de la drogue. Les vendeurs du quartier ne conservaient sur eux que la quantité minimale de drogue pouvant justifier une consommation personnelle. Ils venaient se réapprovisionner régulièrement à la plante-planque de la buanderie ouverte vingt-quatre heures par jour.

L’homme, qui avait repris ses esprits, voulait porter plainte contre la femme. Il hurlait que la grosse truie allait payer, que la salope irait en prison. Les policiers semblaient déroutés. D’un côté, une femme édentée aux jointures ensanglantées. De l’autre, un hystérique au visage tuméfié et au nez désaligné. Ce n’était pas le scénario habituel. Les forces de l’ordre se trouvaient hors de leur zone de confort.

Pour démêler le mystère, les policiers m’ont posé des questions. J’ai décidé de leur dire la vérité, même si j’avais un peu peur de la dame. Je leur ai expliqué que c’était bien elle qui avait porté les premiers coups.

En fait, elle avait donné tous les coups et n’en avait reçu aucun. La boxeuse avait même surestimé son agresseur. Elle aurait pu garder son dentier dans sa bouche sans craindre de le briser. Cependant, j’ai précisé que l’homme était vraiment menaçant et que, sans les jabs, crochets et uppercuts de la femme samouraï, elle et moi aurions pris toute une raclée. C’est elle qui m’avait protégé, et non l’inverse, avouais-je honteux.

Les dents de sagesse des policiers

Pour désamorcer la crise, les policiers ont convaincu la bête à la tête abîmée de ne pas porter plainte, car il y allait de sa réputation. Il deviendrait la risée du quartier si ses voisins apprenaient qu’il s’était fait rosser par une femme. Les policiers l’ont ensuite raccompagné chez lui pour éviter un combat revanche.

La boxeuse, sans états d’âme apparents, commença tranquillement sa lessive. Elle remarqua de larges taches de sang sur son manteau en jeans. Elle l’enleva et le plaça dans le lave-linge. Je lui ai dit : « Madame, vos dents sont dans le manteau ! » Elle se retourna et me gratifia du plus beau sourire édenté que j’ai vu de ma vie, un sourire de gratitude aux lèvres ballottantes, à la fois charmant et effrayant.