J’arrête ou je continue ?

On m’a souvent demandé si j’avais eu envie d’abandonner ma carrière d’humoriste durant les passages à vide. Pour être honnête, j’y ai souvent pensé, mais c’est très déprimant de quitter une profession lorsque personne ne sait que vous l’exercez.

Je n’avais même pas d’agent à qui dire : « OK, je lâche tout. » Si j’avais abandonné à ce moment-là, personne ne l’aurait su.

On m’aurait dit : « Tu n’es plus humoriste ? C’est drôle, je ne savais même pas que tu essayais de faire rire. »

Abandonner : enfin un but réalisable

C’est à ce moment de doutes que je me suis fixé un véritable objectif de carrière : je vais abandonner, mais seulement lorsque deux douzaines de personnes seront capables d’associer mon nom au métier d’humoriste. J’étais soulagé. J’avais enfin insufflé une direction à ma carrière. Je m’accrochais.

Seize mois plus tard, mon objectif était presque atteint. Une centaine de spectateurs étaient présents à une soirée où je devais présenter un numéro de six minutes. En toute humilité, j’évaluais qu’une trentaine de personnes me connaissaient dans la salle. Je voulais me retirer en direct. C’était donc le temps ou jamais.

Si près du but

Je ressentais une certaine excitation. C’était la première fois de ma vie que j’atteignais un objectif que je m’étais fixé. J’étais enfin un «winner». Je pouvais tout abandonner sans perdre la face. Bouleversé, la main tremblante, j’ai pris le micro. À ce moment précis où je sentais approcher la fin de ma carrière, deux imbéciles en état d’ébriété ont commencé à m’insulter et à chercher la bagarre. Et ils l’ont trouvée, non pas avec moi, mais avec une femme, elle aussi gravement intoxiquée. Elle était petite, mais j’ai pu déduire par sa férocité qu’elle avait quelques démons de Tasmanie dans son arbre généalogique. Les spectateurs ont décidé de mettre leurs mains à la pâte en se tapant dessus, le sourire aux lèvres avant qu’elles ne soient fendues.  La soirée s’est terminée brutalement parmi les coups et les insultes.

J’étais frustré par cet échec. J’avais travaillé si fort, j’étais si près du but, et voilà que je ratais même ma démission. J’ai continué ma carrière, trop déprimé pour arrêter.